Dans les ruelles sombres des quartiers comme Birere, Majengo, Ndosho ou encore Murara, les petites bouteilles en plastique jonchent les caniveaux comme des témoins silencieux d’un malaise grandissant. Depuis la prise de contrôle de la ville par le M23, Goma vit au rythme d’une instabilité économique et sociale qui ne cesse de s’aggraver. Et au cœur de cette crise, un phénomène prend de l’ampleur : la prolifération de boissons fortement alcoolisées, vendues à des prix dérisoires, parfois à 500 Francs Congolais seulement.
Ces boissons, souvent fabriquées dans des conditions douteuses, circulent librement dans les quartiers populaires. Leur consommation explose chez les jeunes, livrés à eux-mêmes dans une ville où les repères familiaux et communautaires ont été profondément ébranlés depuis la chute de la ville.
« Les enfants boivent comme des adultes »
Assise devant sa petite boutique en planches, Maman Solange, mère de quatre enfants, observe les adolescents passer, la démarche hésitante, une bouteille opaque serrée dans la main. Sa voix mélange lassitude et inquiétude : « Nos enfants boivent comme des adultes. Avant, un jeune ne pouvait pas se permettre l’alcool fort. Aujourd’hui, avec 500 FC, il peut acheter ces boissons dangereuses. Ils boivent dans la rue, même tôt le matin. On ne reconnaît plus Goma ».
Dans la ville, ces boissons se vendent dans des sachets, des bouteilles sans étiquette ou des petites fioles décorées de couleurs vives pour attirer les plus jeunes. Leur degré d’alcool varie, parfois bien au-delà des normes autorisées.
Jeunes désœuvrés, avenir brisé
Sous un kiosque en tôle non loin de l’aéroport, Emery, 19 ans, confie avoir sombré dans l’alcool faute d’activité.
« Depuis que la ville est tombée, il n’y a plus de travail, plus de sport, plus rien pour nous occuper. L’alcool, c’est la seule chose qu’on peut acheter sans réfléchir. Ça nous fait oublier un peu… mais après, les problèmes reviennent, encore plus forts », a-t-il dit.
Les organisations locales de jeunesse tirent la sonnette d’alarme. Elles observent une montée de la délinquance, des bagarres nocturnes, des vols mineurs, mais répétés, souvent commis par des adolescents sous l’effet de ces boissons artisanales.
Une police débordée, des familles dépassées
Sous administration du M23, la ville peine à contenir ce phénomène. L’encadrement social, déjà fragile avant la crise, s’est effondré.
« On interpelle chaque jour des jeunes ivres, parfois de 13 ou 14 ans. Ce n’est pas normal. Mais que pouvons-nous faire ? Ils n’ont rien. Pas d’école, pas d’activités, pas de travail. L’alcool devient leur refuge », soulignent un acteur de la société civile.
Des familles qui tentent encore de résister
Dans le quartier Mugunga, Papa Kiza, père d’un adolescent de 16 ans, raconte la bataille quotidienne pour protéger son fils : « J’essaie de lui parler, de l’occuper, de l’envoyer chez l’oncle quand je travaille. Mais dehors, l’alcool l’attend à chaque coin de rue. Comment lutter contre quelque chose qui coûte moins qu’un pain ? »
Une génération sacrifiée ?
Pour les observateurs sociaux, la prolifération de ces boissons est le symptôme d’un malaise profond, nourri par l’insécurité, la pauvreté et l’effondrement des structures étatiques. La jeunesse de Goma, déjà frappée par les conflits successifs, risque de s’enfoncer dans une spirale de dépendance et de violence.
En attendant une réponse coordonnée qui tarde à venir les habitants redoutent une dégradation encore plus sévère du tissu social. Et dans les rues de Goma, chaque petite bouteille abandonnée raconte l’histoire d’une génération en danger.
Diddy MASTAKI